Radié, brisé, oublié : la lente agonie de Moukagni Iwangou signée par Ali Bongo et ses sbires
Ancien ministre de l’Enseignement supérieur, juriste respecté et opposant de la première heure, Jean de Dieu Moukagni Iwangou s’est éteint ce samedi 1er novembre à Libreville, des suites d’une longue maladie. Sa disparition clôt un parcours aussi exemplaire que tragique, marqué par l’injustice d’un régime qu’il avait un jour combattu avant de le rejoindre, pensant pouvoir en réformer les dérives de l’intérieur.
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Le magistrat d’élite que le pouvoir a voulu effacer
Magistrat hors hiérarchie, ancien directeur de l’École nationale de la magistrature (ENM) – institution qui forme juges, greffiers et auxiliaires de justice du Gabon –, Moukagni Iwangou fut longtemps considéré comme l’un des esprits juridiques les plus rigoureux de sa génération. Son nom inspirait le respect jusque dans les couloirs du ministère de la Justice. Mais son intégrité allait devenir son malheur. Opposant résolu à Ali Bongo Ondimba, il refusa à deux reprises d’entrer dans un gouvernement Bongo, préférant la fidélité à ses principes à la facilité du pouvoir.
Ce refus coûta cher à l’homme. En 2014, le ministre de la Justice d’alors, Séraphin Moundounga — aujourd’hui vice-président du Gabon —, signa sa radiation de la magistrature, sous l’œil approbateur du palais du Bord de mer. Un acte politique déguisé en décision administrative, qui visait à réduire au silence un juriste dont la parole pesait trop lourd dans l’opposition.
Le piège de la compromission politique
Privé de salaire et de fonction, Jean de Dieu Moukagni Iwangou sombra dans une lente marginalisation. Ironie du sort, il accepta en 2019 d’intégrer le gouvernement d’Ali Bongo, dans un contexte de crise politique aiguë. Ce ralliement, mal perçu par certains de ses anciens compagnons de lutte, devait marquer son retour dans la sphère institutionnelle. Mais le régime, cynique, n’avait pas oublié l’opposant d’hier. Son intégration fut symbolique, presque humiliante : un moyen de neutraliser un esprit libre, non de le réhabiliter.
Aucune mesure ne vint réparer la faute commise cinq ans plus tôt. Le brillant magistrat demeura radié, oublié, et financièrement asphyxié. Pourtant, fidèle à son sens de l’État, il continua de plaider pour une justice indépendante, notamment lors du Dialogue national inclusif d’avril 2024, où il affirmait que « le chef de l’État ne saurait présider un Conseil supérieur de la magistrature dont il est juge et partie ».
La lente descente vers l’ombre
Miné par la maladie, l’ancien ministre confiait dans une rare interview vivre désormais « de la générosité de tout le monde ». Un aveu terrible pour celui qui fut, quelques années plus tôt, un pilier du système judiciaire et un défenseur inflexible du droit. L’homme, que ses amis décrivent comme digne jusqu’à la fin, continuait de croire à la justice, même après avoir tout perdu à cause d’elle.
Le Gabon, lui, a perdu bien plus qu’un ancien ministre : il a perdu une conscience. Dans un pays où la loyauté au pouvoir remplace souvent la compétence, Jean de Dieu Moukagni Iwangou incarnait la rigueur, la probité et l’exigence morale — des valeurs que le régime Bongo, par peur, a méthodiquement étouffées.
L’héritage d’un homme debout
Son décès, survenu dans la plus grande discrétion, rappelle combien les figures d’intégrité paient le prix fort dans une République fragilisée par les compromissions. À travers lui, c’est une certaine idée de la justice qui s’éteint : celle d’une justice qui protège le citoyen plutôt que le pouvoir.
Et comme un testament, résonne encore cette phrase qu’il prononça lors du Dialogue national de 2024 : « La justice ne doit pas être la servante du pouvoir, mais la gardienne du peuple ». Une phrase qui, aujourd’hui, prend des allures d’épitaphe et qui devrait être un mantra pour la renaissance de la justice gabonaise sous l’égide de la Ve Republique ou pas.
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